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Kippour est un film spécial pour moi. C’est le film qui m’a donné envie d’apprendre l’hébreu et de me plonger dans la culture israélienne. Certes, il y a eu beaucoup de choses avant qui ont nourri mon intérêt pour Israël ou la Palestine et sans lesquels le déclic n’aurait pas eu lieu. Un déclic, c’est un moment impressionnant où le plateau d’une balance, à force d’être chargé bascule de l’autre côté. Le changement peut étonner. Pourquoi cet intérêt ? Es-tu juif ? As-tu des racines juives ? De l’extérieur c’est impressionnant, à l’intérieur on se sent toujours un peu la même personne. Le changement étonne parce qu’il paraît brusque. On ne voit pas le poids de tout ce qu’il y avait avant. En comparaison le déclic est anecdotique. Il est aussi insignifiant face à la somme de l’investissement qui suit, ici une l’étude active d’une langue et d’une culture. Malgré cela, j’ai toujours un attachement particulier pour ces moments, ces œuvres qui, comme Kippour, modifient l’équilibre de mes passions et de mes intérêts.

Le matin de Yom Kippour 1973, deux réservistes se retrouvent pour aller rejoindre leur unité suite à l’attaque conjointe de la Syrie et de L’Égypte sur Israël. Perdus dans la désorganisation de Tsahal, ils finissent par intégrer une unité médicale qui ramasse les blessées sur le champs de bataille. On les voit dès lors déambuler au milieu des tanks israéliens qui se font dézinguer dans le Golan.

La première chose qui m’a marqué, c’est un sentiment qui émane de certains personnages. Le sentiment de ne pas bien savoir ce que l’on fait là, sans savoir cependant à quel autre endroit on pourrait être. Ce sentiment m’interpelle, parce que je vis avec depuis plus d’une dizaine d’année. J’ai l’impression de n’avoir nulle part que je puisse appeler « chez moi ». C’est quelque chose que l’on retrouve beaucoup chez Amos Gitaï, un peu chez Orly Castel-Bloom, ou dans les interviews d’Ayelet Gundar-Goshen. C’est très rassurant pour moi de voir d’autres gens partager cet état d’esprit. Après, ce n’est pas quelque chose que l’on retrouve chez tous les artistes israéliens ou chez les Israéliens en général. La plupart se sentent tout à fait chez eux en Israël et ne se posent pas ce genre de questions, comme Amos Oz ou Meir Shalev par exemple.

La deuxième chose qui m’a marqué n’est pas vraiment liée au film, mais à l’état de mes connaissances au moment où je l’ai vu. C’est que c’est le premier film israélien que j’ai regardé en ayant bien conscience que les acteurs parlaient hébreu. C’est quelque chose de curieux à expliquer, je n’avais pas vraiment conscience que l’hébreu était la langue parlée en Israël. J’ai longtemps confondu le yiddish et l’hébreu et tout cela flottait dans le magma confortable des choses que l’on peut ignorer sans être trop embêté. Peut-être qu’à cause d’un film comme Munich (Spielberg), j’imaginais plutôt l’Israélien parler anglais. C’est à ce moment là que j’ai réalisé que l’hébreu était quelque chose dont je n’avais pas appréhendé la dimension. À ce propos, je ne m’attendais pas à être surpris comme j’ai été surpris en m’intéressant à la langue. Je croyais que le yiddish germanique était proche de l’hébreu sémitique. Je croyais que les Juifs n’ont jamais cessé de parler l’hébreu, alors qu’après le IIe siècle du décompte chrétien il n’est déjà plus qu’une langue liturgique. L’hébreu a été ressuscité au XIXe siècle pour devenir la langue commune de tous les Juifs qui migraient en Palestine Ottomane. Une langue antique et presque figée est redevenue une langue vivante. Je ne m’en remets toujours pas.

Kippour est enfin un film qui reste dans la tête quand on s’intéresse à la culture israélienne. On retrouve le désastre des tanks de la guerre de Kippour dans de nombreux autres endroits… Dans Douleur de Zeruyah Shalev, dans 1948 de Yoram Kaniuk… Le traumatisme est profond. On apprend facilement que cela a eu une forte influence sur le développement du nouveau tank israélien, en insistant sur deux priorités : protéger l’équipage et faciliter son évacuation. Il ne fallait pas faire le tank le plus rapide ou le plus puissant, il fallait faire le tank où l’on ne meurt pas. Tsahal est une armée massivement composée d’appelés et de réservistes et les pertes sont particulièrements mal supportées par l’opinion publique qui se retourne très vite contre les responsables politiques.

En plus d’être un excellent film, Kippour est pour moi un marqueur. C’est le moment où je me suis vraiment demandé qui étaient les Israéliens, quelle était leur culture, quelle était leur langue, quelles étaient leurs guerres et quel était leur point de vue dessus.

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