Je sais ce que vous allez me dire. Prodige n’est pas un roman israélien, c’est de la littérature étatsunienne. Alors oui, voilà, j’ai lu ce livre en hébreu et dans sa version originale, en anglais, en me disant que cela serait intéressant de voir comment les Israéliens adaptaient ce genre de littérature et je n’ai pas été déçu : Prodige est un roman très sympathique et c’est encore mieux en hébreu.

Prodige parle d’August, un enfant de dix ans au visage très déformé qui va rentrer pour la première fois à l’école. Confronté à sa propre peur et au rejet des autres, nous suivons August à travers ses yeux et ceux des autres. L’action se passe à New York et l’ambiance est particulièrement marquée par la culture populaire étatsunienne avec notamment beaucoup de références à la Guerre des étoiles. On retrouve les classiques du genre « cours d’école » de ce pays : les gens sont classés selon une échelle de popularité allant du geek au meneur charismatique qui est riche ou sportif. On y trouve aussi un proviseur dans un rôle à la Dumbledore, le célèbre directeur de l’école des sorciers d’Harry Potter. La vraie particularité de ce roman, vu le thème, est qu’il n’est pas accablant, au contraire, on se remplit d’énergie en lisant et cela sans doute grâce à la personnalité enthousiasmante d’August. Malgré l’intrigue entendue dès le début, le suspense captive jusqu’à la fin. La bienveillance est au cœur de ce travail. Cela m’a particulièrement plu.

Le livre a été adapté en hébreu par Shoam Semit, elle-même autrice de livres pour enfant et Amnon Katz. Alors, qu’est-ce qui change dans leur version ? Tout d’abord, c’est plus rocailleux. C’est normal me direz-vous, c’est de l’hébreu. Cela dit, passer de la prononciation gomme à mâcher étatsunienne avec accent tonique souvent au début du mot au racloire hébraïque avec accent tonique plutôt vers la fin fait changer d’univers. Ensuite les expressions courantes de l’anglais américain ont un sens littéral en général plus fleuri que leurs homologues hébraïques portant le même sens. Ainsi, un mec, un dude, devient un « fils de l’homme » (בןאדם) ou mon frère (אח שלי), quelque chose que l’on aime bien, que l’on like, « trouve grâce à ses yeux » (מוצא חן בעיניו). Le registre semble toujours un peu plus soutenu en hébreu. Quand il y a des échanges électroniques écrits en anglais phonétique par exemple, l’hébreu reste sur du langage familier avec comme principale licence l’utilisation fréquente de « בוא’נה » contraction de « בוא הנה », littéralement, « viens ici », expression argotique que l’on peut traduire par « allez ». Lorsqu’une lettre de parent d’élève est soutenue en anglais, la langue me paraît affectée en hébreu. Je ne sais pas si mon analyse est fiable où si je connais juste trop peu l’anglais étatsunien et l’hébreu israélien, en tout cas la comparaison m’a bien fait phosphorer et je ne peux m’empêcher de trouver le texte hébraïque plus chic.

Dans l’adaptation, on trouve deux mots anglais directement importés et utilisés aux mêmes endroits dans les deux versions : cool (קול) aussi en usage en Israël, mais que je ne suis pas sûr d’avoir croisé jusqu’à maintenant, et plus surprenant : duh (דא) la célèbre interjection signifiant « évidemment » (souvent avec une certaine condescendance) que je n’ai pas encore croisée en argot israélien. Je me demande si ces mots n’ont pas été spécifiquement importés pour donner un côté étatsunien au texte. Ce n’est pas un usage systématique dans l’adaptation, par exemple, popular est un terme anglais importé que l’on retrouve fréquemment en hébreu (פופולרי). Il est utilisé dans le version originale pour désigner les élèves en haut de l’échelle sociale de la cours d’école. Pour traduire ce mot, les adaptateurs hébraïques lui ont préféré son équivalent hébreu : mekubal (מקובל) qui porte le même sens (et dont le substantif, détail amusant, signifie aussi cabbaliste) mais donne du coup un vernis un peu plus chic. Une erreur grossière dans la numérotation des épisodes de la Guerre des étoiles m’a même fait me demander si les traducteurs n’étaient pas un peu distants de la culture populaire étatsunienne.

J’avoue que cette adaptation m’a plu, peut-être parce que j’en ai un peu soupé de l’anglais étatsuniens. Cela dit, si ce n’est pas votre cas, vous passerez un très bon moment avec le livre original !

L’expérience était intéressante et le roman vraiment réussi. Notez que le titre n’a pas été traduit en français et reste bêtement « Wonder ». C’est dommage, parce que wonder (en français prodige, merveille, miracle) se trouve à plusieurs endroits du texte et renvoie au titre. August par exemple dit avec humour qu’il est un prodige de la médecine. Comment les traducteurs français renvoient-ils au titre dans ce cas précis ? C’est vraiment dommage cette honte de sa propre langue qui amène à trouver plus élégant n’importe quel mot du lexique anglais, quitte à gâcher l’adaptation. Vous me direz, c’est toujours mieux que les titres des versions françaises avec un anglais différent de la version originale, comme c’est fréquent au cinéma (comme Good Morning England pour The Boat That Rocked), voire qui créent des expressions qui n’existent pas en anglais (comme Very Bad Trip pour The Hangover). Bref, il faut arrêter de faire ça.

Je vous quitte en vous racontant comment ce livre s’est retrouvé sur ma liste. Un ami de passage à Tel Aviv m’a proposé de m’acheter des livres. Je lui ai fait une petite liste avec du Hanoch Levin et du Leah Goldberg (du classique en somme). Il déboule dans une librairie et réalise en parlant à la vendeuse qu’il a oublié la liste. Elle ne comprend pas pourquoi il veut des livres en hébreu alors qu’il ne parle pas hébreu ni quel livre il veut. Après un échange embrouillé, la libraire fait une sélection de trois livres dont cette adaptation depuis l’anglais étatsunien, pour moi, l’ami qui apprend l’hébreu. Finalement, c’est beaucoup mieux comme ça, c’est une très belle surprise. Je chroniquerai bien sûr les autres livres sur ce blog :).

R. J. Palacio, Wonder, Corgi, London, 2014 (cop. 2012). ISBN : 978-0-552-56597-4. Sudoc.

ר״ג׳ פלאסיו, פלא, אור יהודה : זמורה-ביתן, 2013. Présentation chez l’éditeur.

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