David Grossman — Un cheval entre dans un bar (2015)


« Le public s’amuse. Et lui se protégeant les yeux de la main scrute la salle, désormais presque complètement plongée dans l’obscurité.
Il me cherche. »

— David Grossman, Un cheval entre dans un bar, traduction Nicolas Weill

Je n’avais pas très envie de lire ce livre, parce que je me disais que cela allait être un hébreu difficile et que cela allait être triste. Bien aussi, sans aucun doute, mais triste,  quoi. Puis Grossman a obtenu le prix international Man-Booker, je me suis encore dit que bon, ça devait être vraiment bien, mais que ça risquait d’être trop triste quand même. Et puis, j’ai vu qu’une lecture publique de son livre se montait avec Wajdi Mouawad. J’ai vu que Grossman viendrait à la Colline dans le cadre du festival Lettres d’Israël pour une rencontre avec Wajdi Mouawad et deux lectures en public. C’était très excitant, tout ça. Cela aurait été dommage d’y aller sans avoir lu le livre. Alors je l’ai lu, en hébreu. J’ai regardé çà et là la traduction française. J’ai assisté à la lecture-concert à la Colline. Hé oui, c’est triste, mais qu’est-ce que c’est bien.

Un cheval entre dans un bar relate une représentation de stand-up à Netanya en Israël, du début du spectacle jusqu’à la fin. Les répliques du comédien, Dovalé, et les échanges avec le public, sont retranscrits mot pour mot, en langage parlé, dans les registres familiers, argotiques et vulgaires. Le récit est fait par la voix de l’un des spectateurs, assis dans un coin de la salle. Ce spectateur, le juge Avishaï Lazar, dont la présence est connue du comédien, n’a pas envie d’être là. En plus de la description du spectacle, le juge exprime aussi ses émotions et se plonge parfois dans ses pensées. Agressif et vulgaire, Dovalé se perd dans ses blagues, mais petit à petit, le ton du comédien change et l’être humain qu’il est réellement se révèle sous les yeux médusés du public. Dovalé nous emmène progressivement vers les zones sombres de sa vie. Pris par le rythme infernal du début, je suis resté jusqu’au bout tenu par le suspens. Je me suis senti aussi l’obligation morale d’écouter Dovalé jusqu’au bout de ce qu’il avait à dire. D’une certaine manière, c’était nécessaire pour tenir le choc.

Outre que le roman est bouleversant, la technique narrative, les contraintes de temps et de lieu que s’est donné l’auteur sont des raisons suffisantes pour s’immerger dedans. Elles rappellent d’une certaines manière les nouvelles de J’écoute avec mon corps. Dans le style de Grossman, j’aime particulièrement l’utilisation assez libre de la typographie. Il utilise du gras pour marquer les emphases, des tirets pour découper les syllabes, et répète des mères de lectures  pour marquer la tenues d’une syllabe (par exemple quelque chose comme « סתאאאם » que l’on pourrait traduire dans le contexte par « du caaaalme, je rigole »). La plupart des autres auteurs israéliens, même ceux réputés comme maniant la langue parlée, se rangent plus des voitures au niveau typographique.

Je n’ai lu que des échantillons de la traduction française de Nicolas Weill et c’est de très bonne facture. Elle est proche du texte, avec quelques notes très utiles pour mieux comprendre l’humour abrasif hors du contexte israélien. L’hébreu parlé est particulièrement bien rendu. Par exemple, la négation dans le texte français se fait sans « ne » : « Ha grommelle-t-il, on est pas à Césarée ? » Cela pique les yeux comme il faut. Il y a, comme souvent, des trous, enfin, j’en ai vu un : une blague sur Baba Salé, un célèbre rabbin marocain qui disparaît de l’adaptation française (p. 100 dans le version originale p. 115 dans la traduction française). Il y a quelques petits ratés, c’est toujours dommage, mais heureusement l’ensemble reste très cohérent et fidèle à l’original.

L’œuvre peut aussi être découverte via la lecture-concert dans l’adaptation de Blandine Masson, avec Jérôme Kircher, exceptionnel dans le rôle de Dovalé, Wajdi Mouawad dans le rôle d’Avishaï Lazar, les acteurs du groupe 43 de l’école du Théâtre national de Strasbourg. Les musiciens, également compositeurs, sont Sylvain Cartigny, Joseph Dahan et Colin Russeil. Jérôme Kirshner est plus en chair que le maigrelet Dovalé, mais sa prestation est parfaite, de la gouaille à l’émotion. Présentée pour la première fois à Avignon l’été dernier, la mise en espace est un peu plus théâtrale à la Colline, la scène accueillant l’ensemble des protagonistes, le comédien et les spectateurs. Les musiciens, inexistants dans le roman, sont ajoutés aux côtés de Dovalé. C’est une excellente idée ! La musique rythme parfaitement le spectacle, relance les élans perdus de Dovalé, accompagne ses émotions. Le texte est abrégé, l’identité d’Avishaï Lazar est tout de suite dévoilée. L’adaptation est réussie et provoque des pics d’émotions fortes.

Un cheval entre dans un bar est une belle œuvre, sa narration est originale et excitante, son thème est touchant et émouvant. Les personnages continuent de vivre dans ma tête et me font penser à l’humanité, à Israël.

Je remercie vivement Sigal Zlayat de HaSifria HaChadasha d’avoir mis à ma disposition la version originale de l’œuvre.

David Grossman, Un cheval entre dans un bar, trad. Nicolas Weill, Paris, Seuil, 2015. ISBN : 978-2-02-122482-5. Sudoc.

דויד גרוסמן, סוס אחד נכנס לבר , הספריה החדשה, 2014.

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Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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