Meir Shalev — Un fusil, une vache, un arbre et une femme (2017)

En 1930 dans une moshava, 3 agriculteurs se sont suicidés. C’est du moins la version officielle des autorités anglaises. Tout le village, en revanche, sait que l’un des suicidés a été assassiné. Tout le monde sait par qui et pourquoi, mais se tait.

Un fusil, une vache, un arbre et une femme narre, de 1930 à nos jours, l’histoire de la famille Tvori dans cette moshava. Les chapitres sont une suite de textes de deux natures : soit des transcriptions verbatim d’entretiens entre une chercheuse en histoire et Rutha Tvori, soit des textes écrits par Rutha elle-même, qu’elle ne fait lire à personne. Rutha est la petite fille de Zeev Tvori, un pépiniériste de la moshava qui a laissé une empreinte forte dans la mémoire des autres. Les entretiens sont dans un hébreu relativement accessible, les textes de Rutha sont eux plus compliqués, ampoulés. Professeure de bible, elle aime manier une langue riche et jouer avec.

Les personnages sont hauts en couleur, mais pas forcément sympathiques. L’environnement est rude, les gens sont rugueux. Si le point de vue est féminin, les sujets sont surtout masculins et les femmes font souvent office de paillassons ou de biens, comme le suggère le titre français. Le livre parle de virilité, d’amitié entre hommes. La virilité n’y est pas magnifiée, au contraire, elle est la plupart du temps la cause de conséquences désastreuses, parmi lesquelles le sujet principal du roman : la vengeance.

L’humour de Shalev rafraîchit régulièrement, son style est enthousiasmant, mais l’atmosphère du roman est lourde. Une scène en particulier est insoutenable. Je pèse mes mots. C’est à vous retourner les tripes, quand vous le lirez, vous saurez.

Le texte est un peu long, on s’ennuie parfois. Cependant, la lecture terminée, le roman continue de flotter dans la tête car on a alors les pièces d’un puzzle en trois dimensions extrêmement amusant : l’histoire de la famille telle que l’Histoire la retiendra, l’histoire de la famille telle qu’elle s’est passée et que tout le village connaît et enfin, les zones sombres que Rutha comble avec son imagination et son humour à base de plaisanteries sur les registres élevés ou bibliques de l’hébreu.

La place de l’hébreu est telle dans le livre que la traduction a dû être un enfer. De la version française, je n’ai entendu que de courtes lectures lors de la rencontre avec Meir Shalev lors du festival Lettres d’Israël à la Maison de la Poésie le 14 septembre 2017 et j’ai feuilleté un peu le roman via la liseuse de Gallimard. Pour les passages où l’on parle spécifiquement de l’hébreu, la traductrice semble avoir invité l’hébreu dans le texte français, c’est une bonne idée. Après d’une manière générale, je n’aime pas la réécriture de Sylvie Cohen que je trouve trop imprégnée de son propre style. Une seule chose m’a fait vraiment bondir durant une des lectures, Rutha parle à un moment d’ « un poème genré » (שיר מגדרי, p. 133). La traductrice a casé à cet endroit l’expression « théorie du genre ». C’est malvenu. Si Rutha peut effectivement faire allusion aux études sur le genre dans ce passage je ne pense pas que ce qu’elle exprime ait la charge négative de l’expression « théorie du genre » en français. L’expression est méprisante et employée essentiellement par ceux qui s’opposent aux études sur le genre. « Théorie du genre » est en fait une mauvaise traduction d’un des noms anglais de la discipline « gender theory ». Le problème ici n’est pas tant d’avoir un avis sur les études de genre. Il s’agit d’un problème de traduction. Un mot est mal traduit avec une expression mal traduite et un débat franco-français s’importe dans une fiction israélienne.

La traduction française a préféré comme titre du roman une autre expression de l’ouvrage (Un fusil, une vache, un arbre et une femme) plutôt que la citation biblique originale. En hébreu, le livre s’appelle « שתיים דובים » (shtaïm doubim) soit Deux Ours avec deux fautes choquantes impossibles à rendre en français : le chiffre est mal genré et devrait être à l’état construit (une forme grammaticale spécifique aux langues sémitiques et berbères). C’est pourtant ainsi que les deux ours apparaissent dans 2 Rois 2:23-24 : alors qu’il monte au ciel, Élisée est la risée d’un groupe d’enfants qui se moquent de sa calvitie. Élisée les maudit, deux ours sortent de la forêt et tuent 42 d’entre eux. Le roman joue sur la faute d’hébreu qui se trouve à cet endroit dans le texte ou les fautes bibliques en général, il renvoie aussi beaucoup à l’absurdité de la violence des deux ours.

Ce livre est un gros morceau, habile, joli, parfois un peu long. C’est le premier livre que je tiens absolument à relire dans quelques années, quand je serai plus avancé en hébreu, afin d’apprécier tout l’humour sur la langue elle-même, de pouvoir mieux discerner les changements de registres, et de me délecter à nouveau du style de Shalev.

Meir Shalev, Un fusil, une vache, un arbre et une femme , trad. Sylvie Cohen, Paris, Gallimard, 2017. ISBN 9782070146208.

מאיר שלו, שתיים דובים, תל אביב, עם עובד, 2013. מסת״ב 978-965-13-2401-7. Sudoc.

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Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

2 réflexions au sujet de “Meir Shalev — Un fusil, une vache, un arbre et une femme (2017)”

  1. Merci beaucoup Nicolas de ce bel éclairage sur le roman. J’espére le lire pendant les vacances de l’été prochain rn hébreu bien súr !… on pourra en discuter plus tard… en tous cas ton commentaire est très incitatif ! Bravoo

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