Dorit Rabinyan — Sous la même étoile (2017)

Je ne me serais sans doute pas intéressé à Sous la même étoile sans le scandale qui a explosé à son propos. Je ne cours pas après les histoires d’amour et un Roméo et Juliette entre un Palestinien et une Israélienne me paraît être un exercice déjà beaucoup décliné dont je veux bien laisser la lecture à d’autres. Ha mais voilà, le ministère de l’éducation a retiré l’ouvrage des listes de livres que l’on peut utiliser dans l’enseignement au lycée,  au motif que l’œuvre est dangereuse pour la jeunesse. Elle aborde effectivement un sujet menaçant pour l’identité juive [musique stressante] : l’assimilation. Sans déconner. Évidemment tout Israël est allé s’acheter le livre pour se faire une idée, et moi aussi je l’ai lu. Hé bien sachez-le, c’est une très belle histoire d’amour et c’est essentiellement pour cela que ce livre devrait être lu.

Sous la même étoile commence durant l’hiver 2003 à New York. Liat est une jeune traductrice israélienne d’origine iranienne, elle rencontre via un ami commun Hilmi, un peintre palestinien. Les deux vont vivre un amour fusionnel, tout en ayant conscience de tout ce qui les sépare et particulièrement de la perspective du retour de Liat en Israël, lequel mettra fin à leur amour au bout de quelques mois. Le roman se déroule du point de vue de Liat, qui raconte l’histoire qui s’est passée, pleine de nostalgie. Outre tout ce qui les sépare, elle se confronte à l’absurdité du mur qui est en elle, qui la force à ne pouvoir vivre et envisager cet amour que de manière éphémère.

Si la littérature israélienne importée en France est généralement de gauche et tournée vers la paix, l’Arabe, le Palestinien y est encore souvent vu comme « l’Autre ». Quand j’entends parler de paix, c’est « les Arabes chez eux et nous chez nous, merci » (du moins c’est mon ressenti). C’est le premier roman que je lis avec un héros arabe palestinien aussi humanisé. Il ne s’agit pas de quelqu’un avec qui l’on doit faire la paix, il s’agit de quelqu’un que l’on a envie d’aimer ; quelqu’un dont on a envie de connaître la famille, les amis, la culture ; quelqu’un dont on admire les qualités et dont les défauts nous amusent. Ceci, ajouté à l’amour sincère et magnifique des deux personnages et au style passionné de l’autrice, est la grande force du roman. Si en plus vous avez un faible pour la gastronomie du levant ou de l’Iran, vous aurez encore quelques émotions supplémentaires.

Avec Hilmi, le livre cherche à faire revivre Hassan Hourani, artiste palestinien avec lequel l’autrice a vécu une histoire d’amour à New York. C’était assez émouvant pour moi après Sous la même étoile, de lire Hassan voyage, le projet inachevé sur lequel Hourani travaillait quand il a rencontré Rabinyan. L’œuvre reflète l’image que je me faisais du personnage de Hilmi. En voyant la peinture de Hourani, j’ai eu l’impression d’avoir les yeux plein d’admiration de Liat pour la peinture de Hilmi.

Les opinions politiques et les divergences sont aussi abordées à plusieurs reprises et sont traitées très intelligemment. Leur amour est d’autant plus éclatant que leurs opinions diffèrent.

En hébreu, le style de Rabinyan est très agréable, plein d’émotion. Petit détail typographique : j’aime beaucoup la manière dont elle fait sortir l’hébreu de son système d’écriture pour marquer un accent ou pour signifier, dans l’environnement anglophone décrit en hébreu, que soudain se glissent de vrais mots d’hébreu. Quand Hilmi parle hébreu, l’hébreu est écrit en caractère latin :  « beseder » (« ça va »), « balagan » (« désordre, bordel… »). L’effet est saisissant et très réussi, on comprend tout de suite que c’est de l’hébreu, mais pas prononcé comme il le faudrait ou qui surgit de manière inopinée. Difficile à recréer en français, tout est traduit en général directement.

beseder

Parfois, le texte est un peu trop pesant et trop mélancolique en ce qui me concerne, mais je n’ai pas pu m’empêcher de tomber amoureux de Hilmi et Liat. Et j’ai beaucoup pleuré.

Je n’ai pas lu le roman en français, j’ai feuilleté la traduction et ça a l’air bien fait. En hébreu le titre גדר חיה signifie « la haie » et désigne ce qui sépare. Je l’aime un peu plus que le titre français, qui ne m’a pas semblé renvoyer à quelque chose dans le roman. J’ai trouvé un passage non traduit qui m’avait particulièrement marqué en hébreu : Liat se remémore comment elle riait de la manière dont son ex humiliait les Palestiniens aux checkpoints en leur demandant « Inta Bidoubi ? » (« tu es bidoubi ? ») pour les entendre répondre « Shou ? Shou Bidoubi ? » (« Quoi ? Quoi Bidoubi ? »). Le choix de traduire directement l’arabe en français ne permet pas une bonne adaptation pour ce type de passage : est-ce pour ça qu’il a sauté ? Ça coinçotte aussi parfois quand l’adaptation met des lettres hébraïques dans le texte. Dans l’édition française, p. 57, ce n’est pas un shin (ש) que Hilmi prononce mal, mais un resh (ר). Liat utilise p. 36 une technique basée sur l’écriture du guimel et du zayin pour déterminer si la lune est croissante ou décroissante, cette technique marche avec les lettres cursives de l’hébreu et non avec les caractères d’imprimerie proposés dans la traduction. Bref, à part le trou qui m’ennuie, je chipote.

Le roman m’a l’air tout à fait adapté à un travail scolaire et je ne vois pas en quoi des adolescents ne pourraient pas avoir un point de vue critique dessus. Le retirer de listes d’ouvrages pouvant être enseignés me paraît stupide. Sarcastique, Amos Oz a dit dans Idi’ot ‘Aharonot qu’« il est plus urgent de retirer l’étude de la Bible des programmes scolaires (note : la Bible est étudiée dans les écoles laïques en Israël) : pour tout ce qui touche aux relations sexuelles entre juifs et goyim la Bible est mille fois plus dangereuse que le livre de Rabinyan. » Durant le festival lettre d’Israël 2017, Dorit Rabinyan a confessé qu’elle n’aurait pas tenu le choc sans le soutien des grands noms de la littérature israélienne.

Au cours de cette rencontre, Rabinyan a raconté une histoire émouvante. Elle a reçu à peu près au même moment deux lettres, l’un d’un étudiant de Ramallah, l’autre d’un jeune colon d’une implantation proche de Ramallah. Tous les deux vivent l’un à côté de l’autre dans des mondes totalement différents et fermés à l’autre. Tous les deux ont ressenti une pression en lisant le livre. Le Palestinien était mal vu parce qu’il lisait un livre en hébreu. Le colon faisait attention à ce que l’on ne reconnaisse pas un livre interdit par le ministère de l’éducation. Les deux ont été touchés par le livre et notamment ému par l’amour du pays qui en émane et qu’ils partagent. Voilà la force de Rabinyan. Dans un monde où l’on cherche tous les moyens de se diviser, elle met en avant ce qui rapproche, avec une flamme singulière et forte.

Dorit Rabinyan, Sous la même étoile, trad. Laurent Cohen, Paris, Les Escales, 2017. ISBN 978-2-36569-187-1. Sudoc.

דורית רביניאן, גדר חיה, תל אביב, עם עובד, 2014. מסת״ב 978-965-13-2458-1. Sudoc.

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Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

3 réflexions au sujet de “Dorit Rabinyan — Sous la même étoile (2017)”

  1. Bravo!
    C’est un livre que j’ai vu passer plusieurs sans avoir envie de le lire.
    Votre chronique/ critique m’a fait changer d’avis.
    Et d’ailleurs bravo pour votre site que je lis assidûment
    Carole

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