Rachel, HaHalonot HaGvo’im — Zemer Nougue

Durant le Yishouv, s’est construit en Palestine ottomane puis mandataire la culture de l’homme nouveau qui devait sortir du sable de Tel Aviv et effacer le souvenir du Juif faible et persécuté. La création de cette culture est un mélange de rejet et de réappropriation : rejet des cultures et langues de la diaspora, développement d’une nouvelle langue à partir de l’hébreu biblique et mishnique, création d’une nouvelle littérature. Le chant hébreu est ainsi constitutif de cette nouvelle identité créée par les sionistes de la 2e et 3e alyah. La poétesse Rachel (1890-1931) s’inscrit dans ce mouvement. La tuberculose l’empêcha de se consacrer à l’idéal agricole auquel elle se destinait en Palestine, mais elle devint une des figures les plus marquantes de la nouvelle littérature hébraïque.

Plusieurs de ses poésies ont été mises en chansons et figurent parmi les classiques de la chanson israélienne, c’est le cas de Zemer Nougue [he], (זמר נוגה, une chanson triste) connue aussi sous le nom des premiers mots de la chanson : HaTishm’a Koli (התשמע קולי, entends-tu ma voix ?). Écrite dans les années 1920, elle s’adresse peut-être dans ce poème à Michael Bernstein, un ingénieur qu’elle a rencontré dans son école d’agronomie à Toulouse, dont elle est tombée amoureuse et qu’elle n’a jamais revu. Elle lui dit dans ce poème qu’elle l’attendra jusqu’à la fin de sa vie (je propose une traduction proche du texte à la fin du billet).

Plusieurs mises en musique de ce poème ont été réalisées, mais c’est la chanson écrite par Shmulik Kraus [en] qui est la plus célèbre. Chantée par son groupe, les Halonot HaGvo’im [en] (les fenêtres hautes : Arik Einstein, Jody Katz, Shmulik Kraus) la chanson est devenue un classique incontournable. La voici chantée par le groupe à l’Olympia en 1968 :

L’unique album du groupe est devenu un album culte, on entend régulièrement ses différentes pistes sur les ondes. Le groupe se sépare au bout de deux ans, Shmulik Kraus et sa femme Jody Katz ne renoueront pas avec un tel succès. Arik Einstein en revanche deviendra « le » chanteur d’Israël. Adulé par toute la vieille génération, il ne se passe pas une journée sans que plusieurs de ses chansons passent à la radio, encore aujourd’hui. Sa mort en 2013 a été vécue comme un drame national. Je connais des gens qui ont l’impression que l’Israël qu’ils connaissaient est morte ce jour-là. La populaire radio de l’armée Galgalatz a passé ses chansons en continu pendant 48 heures après sa mort.

Zemer Nougue par les Halonot HaGvo’im a été la première chanson en hébreu diffusée dans l’espace, en l’honneur de l’astronaute israélien Ilan Ramon durant la mission spatiale STS-107 de la navette Columbia. La chanson avait été choisie par sa femme, Rona Ramon, qui ne savait pas alors que son mari disparaîtrait avec les autres membres de l’équipage lors de l’accident qui a eu lieu quand la navette est rentrée dans l’atmosphère. La chanson est d’autant plus passée sur la radio israélienne, maintenant aussi associée au premier astronaute israélien.

La chanson est reprise par de nombreux artistes. Il existe même une version avec Shoshana Damari, la célèbre chanteuse d’origine yéménite qui prononce toutes les gutturales ayant disparu de l’hébreu israélien :

Elle est parfois aussi programmée lors d’événements officiels. Par exemple, en 2016, lors de Shirim BaKikar (« des chants sur la place »), la cérémonie telavivienne de Yom HaZikaron, le jour du souvenir dédié aux soldats tombés au combat et aux victimes d’attentats, Zemer Nougue a été superbement interprétée par le célèbre groupe de folk-country Jane Bordeaux [en].  Était-ce en particulier pour Ilan Ramon ou pour tous ceux dont on attend le retour et qui ne reviendront jamais ? Je n’ai pas réussi à trouver beaucoup de détails sur cette cérémonie.

Galgalatz, a publié cette année un album hommage (très réussi) à l’album culte des Halonot HaGvo’im. Des artistes renommés font chacun une plage de l’album. Le nom donné à cet album est « HaTishm’a Koli », l’autre nom de Zemer Nougue, et le premier monoplage mis en avant est bien sûr Zemer Nougue elle-même, par Daniela Spector [he] et Geva Alon [en], voici l’album complet, Zemer Nougue se trouve à la 7e plage :

Où est-ce que je veux en venir ? C’est peut-être un peu confus. Disons que je suis fasciné par la manière dont cette chanson se charge d’histoire. La culture reconnue qui met en avant des auteurs comme Rachel est souvent brocardée. Il y a quelques pointes de nostalgie çà et là mais aussi beaucoup d’yeux roulés vers le ciel, ou des parodies comme le récent ‘Od ihyeh tov de Hadag Nahash. Pourtant, depuis près de 100 ans, cette chanson reste et continue de se charger de signification, d’être associée à des gens importants. Elle est présente dans la culture populaire, dans la culture officielle. Elle véhicule à sa manière une petite partie de l’âme d’Israël, celle qui ne divise pas, celle sur laquelle une majorité d’Israéliens arrive à se retrouver.

Une chanson triste (Zemer Nougue)

Entends-tu ma voix, mon cher éloigné,
Entends-tu ma voix, où que tu puisses te trouver,
Une voix qui appelle avec force, une voix qui pleure en silence,
Et qui du haut des temps ordonne une bénédiction ?

Le monde est grand et ses chemins sont nombreux,
Ils se croisent à peine, ils se séparent pour toujours.
L’être humain le veut, mais ses jambes faillissent,
Il ne pourra pas trouver ce qu’il a perdu.

Le dernier de mes jours est peut-être déjà proche,
Déjà proche est le jour des larmes de séparation,
Je t’attendrai jusqu’à ce que s’éteignent mes jours,
Comme Rachel a attendu son aimé.

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Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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