Rutu Modan — Tunnels (2020)

La couverture de la bédé « Tunnels » de Rutu Modan

Quand on parle de « tunnels » en Israël, on peut penser à deux choses. D’abord les tunnels palestiniens, en particulier sous les frontières de la bande de Gaza. Ces derniers servent à éviter les contrôles israéliens et servent à la contrebande et au déplacement des factions armées palestiniennes. Complètement sous-évalués pendant longtemps, leur nombre et le danger qu’ils représentent ont sauté à la face de Tsahal et de tous les Israéliens durant la guerre de 2014. Il y a aussi les tunnels creusés par les colons israéliens, en particulier ceux financés par la fondation Ir David, dont le but principal est de trouver des preuves archéologiques de présence juive afin d’appuyer la colonisation de Jérusalem Est. Beaucoup de ces fouilles se situent dans la ville de David, un site archéologique exceptionnel. Mais de fait, ils creusent sous les maisons du quartier palestinien actuel de Silwan, menaçant les habitations d’effondrement.

Alors quand une bédé de Rutu Modan s’appelle « Tunnels » (מנהרות, Minharot), forcément, moi, ça m’excite tout de suite. Je craquai ne lisant que les premières lignes de la critique élogieuse de Haaretz. Il fallait que je lise Tunnels de Rutu Modan. Tout de suite, j’écrivis à la chargée de presse de Keter, l’éditeur, pour lui demander un volume. Je reçus un message automatique : elle était confinée, en congés sans solde. Merde c’est vrai, tout le pays est confiné, et ça a l’air bien plus raide qu’en France… J’allais sur Simania, le marchand de livres par lequel je passe d’ordinaire, mais il ne le vendait pas. J’essayai Steymatsky et pour la première fois, la chaîne israélienne proposait des livraisons en France ! Je commandai ! Quelques jours plus tard, le confinement était annoncé en France et les frontières s’apprêtaient à se fermer. Le même jour, Steymatsky m’annonça qu’ils avaient envoyé le livre. Enfer. Trouverait-t-il un avion à temps ? Passerait-t-il la frontière ? OUI ! MIRACLE ! Hallelu et hamazal ! Le premier lundi du confinement, il était dans ma boîte aux lettres. Je l’ai dévoré et je n’ai pas été déçu ! Le titre renvoie bien à ce à quoi on peut penser quand on parle de « tunnel » en Israël ou en Palestine.

Si vous ne connaissez pas Modan, sachez que c’est la plus célèbre autrice de bédé israélienne. Elle a déjà reçu deux Eisner (!) et a été primée à Angoulême. Il est certain que Rosie-Pinhas Delpuech est d’ores et déjà en train de traduire Minharot en français et qu’elle sera bientôt disponible chez Actes Sud. Surveillez les sorties. Cette bédé est excellente.

Nili, l’héroïne , apprend par son frère qu’Abulof, un collectionneur d’art, s’apprête à faire don au département de l’université hébraïque de sa collection d’objets anciens. Or, parmi ces objets se trouve une tablette d’argile indiquant l’emplacement de l’arche d’alliance. Elle participa avec son père à des fouilles pour la trouver, en Cisjordanie, avant que la première Intifada n’éclate et que les fouilles s’arrêtent. Elle ne supporte pas l’idée que le directeur actuel du département, qui a volé tout le travail de son père, tombe sur cette tablette et parte à la recherche de l’arche d’alliance. Elle décide alors de les reprendre elle-même et repart vers le site sous un village palestinien, aujourd’hui en Zone A, gérée par l’Autorité palestinienne.

Dans cette bédé vous trouverez des archéologues véreux plus intéressés par le pillage, les éloges ou la récupération politique que par la science. Vous verrez des colons, l’armée israélienne, des Palestiniens, des trafiquants d’art, des enfants drogués aux jeux sur téléphone… Vous verrez plein de choses, des relations complexes, des tensions, des rebondissements, du burlesque et beaucoup d’humour. Vous rirez jaune, mais vous rirez. Je ne vous en dis pas plus, allez la lire !

Le dessin de Modan rappelle l’école franco-belge, à ceci près que le dessin n’est pas très régulier et peut avoir une certaine raideur dans les mouvements. Les émotions et les personnages sont cependant magnifiquement dépeints, les décors sont riches de détails et le séquençage est proche de la perfection.

Qu’est-ce que je peux dire de plus ? Ben ça fait longtemps que je n’avais pas pris autant de plaisir à lire une bédé ! Voilà !

רותו מודן, מנהרות, כתר, 2020.

Publié par

Nicolas Legrand

J'aime beaucoup la clarinette et l'hébreu. Parfois, je fais de l'informatique en bibliothèque.

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